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Quelques heures avec les Roms

Posted on: 7 avril 2011

En septembre 2010, j’ai réalisé deux reportages sur les Roms ainsi qu’une interview d’un spécialiste de la question : Jean-Pierre Liegeois.  J’ai décidé de publier ce travail sur mon blog pour deux raisons. Tout d’abord parce que l’Union européenne vient tout juste de présenter à ses Etats membres une feuille de route qui les oblige (enfin !) à intégrer les Roms d’ici à 10 ans. Des plans nationaux doivent rapidement voir le jour pour leur garantir l’accès à l’éducation, à la santé, au logement.

Ensuite, parce que le 8 avril, c’est la Journée internationale des Roms. Ne les oublions pas !

La vie malgré tout

 La peur, la misère, les explusions, les préjugés : la vie des Roms de France est une succession d’épreuves. Au milieu de ce chaos, des ados s’accrochent. S’ils tiennent, c’est grâce à l’éducation. Certains vont au collège. Pour d’autres, c’est l’école qui vient à eux.

Florica : « Je ne vole pas, je ne tue pas, j’ai de bonnes notes à l’école »

 Vendredi 3 septembre. Il est midi. Sous un soleil de plomb, Bianca, 13 ans et Florica, 15 ans et demi, répondent consciencieusement à mes questions. Aujourd’hui, à l’invitation du Conseil régional d’Ile-de-France, la presse est conviée à « visiter » le village d’insertion d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Ici, les Roms parlent français, ont des papiers et un travail. Quant aux enfants, petits et grands, ils sont tous scolarisés dans les établissements du quartier.  D’ailleurs, Bianca et Florica viennent de faire leur rentrée au collège Rosa-Luxembourg, tout proche du « village ».

« On n’est pas venu en France pour mendier », insiste Dominica, leur maman. Cette mère veut donner une chance à ses deux filles cadettes. La vie en Roumanie ? « C’est la misère ! », s’exclamet-elle. Et Florica d’ajouter : « Les Roumains détestent les Roms. Il y a des discriminations, surtout à l’école ». En France, les gens sont globalement plus gentils. Sauf que, en ce moment, il ne fait pas bon être Rom. « Je ne comprends pas pourquoi nous sommes montrés du doigt ! Je ne vole pas, je ne tue pas, j’ai de bonnes notes à l’école », insiste Florica. Son plaisir de retourner au collège a été gâché par tout ce qu’elle a lu et entendu sur les Roms.

Je lui demande si je peux visiter sa maison. « Bien sûr, pas de problème ! », répond-t-elle avec un grand sourire, en me conduisant au mobil-home familial. Dominica, sa maman, avait tout prévu, au cas où des journalistes affamés et assoifés auraient envie de pousser la porte de sa maison : du café et des gâteaux, le tout installé sur une table de fête. La discussion se poursuit autour du festin. Florica et Bianca me parlent de leur avenir. En France, c’est sûr. Ni l’une ni l’autre ne veut retourner en Roumanie.

Narcisa : « J’aimerais aller au collège »

À Pantin (Seine-Saint-Denis), lundi 13 septembre, changement de décor. Ici, pas de « village », mais un campement de fortune. Les Roms vivent dans des baraques en contreplaquées. À l’entrée, c’est un gigantesque tas d’ordures et d’imondices qui m’accueille. J’accompagne Marine, une jeune enseignante pas comme les autres. Elle est attachée à un collège privé de Pantin, mais sa salle de classe, c’est un camion. Sa mission : sillonner les terrains roms et manouches de la Seine-Saint-Denis.

Pénétrer le camp de Pantin en camion n’est pas évident. Des carcasses de voiture nous empêchent de nous garer. Quand Marine descend du camion, c’est la cohue. Tout le monde parle fort et en romanes, les mères se pressent autour du camion pour faire embarquer leurs touts-petits, pieds nus et fesses à l’air, dans le camion-école. « Impossible, ils sont trop jeunes ! », indique Marine. Dès que l’effectif est au complet (dix élèves), elle ferme la porte.

Dans le camion, le campement n’existe plus, le plaisir d’apprendre prend le pas sur tout le reste. Marine demande le silence, une fois, deux fois, trois fois. Quel choc de quitter un quotidien sale et bruyant pour une salle de classe calme et propre. Narcisa, 13 ans, est assise au premier rang. Même si elle connaît quelques mots de français, je  demande à Liliana de me faire la traduction. Rom elle-même, la jeune femme est médiatrice de l’ASET* 93 et accompagne Marine sur tous les terrains roms. « J’aimerais faire des progrès en Français et surtout aller au collège », explique Narcisa. « Vous voyez bien qu’on arrive à travailler avec les Roms ! Tous ces enfants ont envie de faire quelque chose ! », me lance Liliana, qui a déjà fait les démarches administratives pour scolariser les enfants du terrain dans les établissements de Pantin. Problème : le campement va être évacué. Certaines familles ont accepté l’aide au retour. D’autres iront s’installer sur un autre terrain. Marine pourra-t-elle les suivre avec son camion ? Je me tourne vers Liliana :  « Que sera leur vie en Roumanie ? ». « C’est encore pire qu’ici ! », me jure Liliana. J’ouvre doucement la porte du camion. Dans ma tête, gravés pour toujours, les visages réjouis des enfants heureux dans le camion-école.

* Aide à la scolarisation des enfants tsiganes.

La scolarisation des Roms

> En France, l’instruction est obligatoire de 6 à 16 ans. À ce titre, les Roms de France doivent être scolarisés. Mais il y a plusieurs problèmes :

1- Pour l’inscription à l’école, la mairie demande un justificatif de domicile. Or ce type de document est difficile à obtenir pour les populations roms.

2- Les explusions découragent les familles.

3-Devenus adolescents, les garçons apprenenent souvent un métier. Quant aux filles, elles doivent garder les plus petits.

> Résultat : sur les 7000 enfants roms en âge d’être scolarisés, seuls 10% vont à l’école.

L’interview du spécialiste

Qui sont les Roms ?

La méconnaissance de cette communauté mène à la confusion et au rejet. Un spécialiste, Jean-Pierre Liégeois*, m’a aidé à y voir plus clair et à rétablir la vérité.

D’où viennent les Roms ?

À l’origine, il s’agit de populations vivant au nord-ouest de l’Inde. Autour de l’an 1000, elles se sont déplacées en Asie centrale et occidentale. Elles se sont ensuite installées en Europe orientale au 14ème siècle. Tous parlent le romani, une langue qui vient  du sanskrit, une très vieille langue de l’Inde. 

 Roms, tsiganes, gens du voyage… Quelles sont les différences ?

> Le terme « Rom », qui signifie « homme » en romani, renvoie à l’histoire et à la culture commune de toutes les populations immigrées du nord-ouest de l’Inde. C’est aussi une appellation politique choisie en 1971 par le Conseil mondial rom. Avec le temps, il a fini par devenir un synonyme de Tsiganes. Selon les lieux, ils portent des noms différents : Roms dit orientaux, fixés au départ en Europe orientale, Manouches pour ceux qui ont vécu dans les pays germanophones, Sintis pour ceux qui sont installés en Italie et  Gitans pour les tsiganes de Camargue et d’Andalousie.

> « Gens du voyage » est une appelation administrative qui regroupe les personnes sans domicile ni résidence fixe. Dès 16 ans, elles doivent posséder un livret de circulation à faire valider régulièrement auprès d’un commissariat ou d’une gendarmerie.

Les Roms sont-ils nomades ?

85% des Roms français sont sédentaires. Ils vivent dans des maisons ou des appartements. Quant aux 15% des Roms qui se déplacent, il est plus juste de parler de mobilité que de nomadisme. En effet, ces Roms ont dû intégrer la mobilité dans leur existence parce qu’ils y ont été contraints pour des raisons économiques (ils travaillent sur des marchés) ou matérielles (ils sont expulsés des terrains sur lesquels ils sont installés). Leur «  nomadisme » est une réponse à un environnement qui les rejette.

Où les Roms ont-ils le droit de s’installer ?

Depuis 1990, la loi française oblige les communes de plus de 5000 habitants à prévoir une aire d’accueil pour les voyageurs. Vingt ans après, seulement 40% communes respectent cette obligation. Les Roms et les gens du voyage s’installent donc souvent sur des terrains qui ne leur appartiennent pas. Dans ce cas, il est facile aux autorités de les expulser.

Les Roms de France sont-ils français ?

Oui, pour la plupart. La majorité des Roms qui vivent dans notre pays sont des citoyens français et cela, depuis très longtemps. Ils sont présents dans les archives depuis 1419 ! Seule une petite partie des Roms présents en France n’est pas française. Mais tous sont citoyens de l’Union européenne. C’est le cas des Roms roumains, par exemple.

Pourquoi les Roms sont-ils objet de ressentiments ?

La méconnaissance et le rejet des Roms sont une des choses d’Europe les mieux partagés. Ils sont victimes de discrimination depuis des siècles. Quand les premières familles sont arrivées en France, au 14ème siècle, des images fondées sur des à priori ont commencé à circuler. Six siècles plus tard, ce sont toujours les mêmes clichés qui circulent : les Roms sont voleurs, sales, mendiants, nomades.

Le gouvernement français a-t-il le droit d’expluser les Roms ?

En annonçant fin juillet qu’il décidera les expulsions de tous les campements en situation irrégulière, Nicolas Sarkozy visait en priorité les Roms de Roumanie et Bulgarie qui sont récemment arrivés en France. Mais il faut bien sûr des motifs réels et sérieux (trouble à l’ordre public, par exemple) pour expulser des individus. D’ailleurs, des arrêtés de reconduite à la frontière ont été annulés par les tribunaux car ils n’étaient pas fondés sur des motifs légaux.

> La France viole le droit européen. N’oublions pas que les Roms roumains sont avant tout des citoyens de l’Union euroépenne. Notre pays a été rappelé plusieurs fois à l’ordre mais reste sourd aux injonctions des institutions européennes (Conseil de l’Europe, Parlement européen) et de l’ONU.

Les Roms en chiffres

> 9 à 12 millions de Roms en Europe. C’est la première minorité.

> En France : 10 à 15 000 de Roms roumains, 400 000 Gens du voyage.

* Un grand merci à Jean-Pierre Liégeois, sociologue*. En 1979, il a fondé (et dirigé jusqu’en 2003) le Centre de recherches tsiganes de l’Université Paris 5-Sorbonne. Depuis 1982, il travaille en collaboration avec le Conseil de l’Europe. Il est auteur de nombrex ouvrages sur le sujet, notamment Roms et Tsiganes (éd. de La Découverte) et Roms en Europe (éd. du Conseil de l’Europe).

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3 Réponses to "Quelques heures avec les Roms"

Passionnant ton dossier Marion, well done !

Bonjour,
Je suis actuellement en Bosnie pour quelques mois, et je m’intéresse depuis peu aux communautés Roms. Je cherche des contacts, individuels ou organisations, qui fournissent une aide ou un soutien à ces populations dans les Balkans. Connaissez-vous des ONG qui travaillent sur le terrain, notamment dans le domaine de l’éducation ? Savez-vous s’il y a des besoins particuliers dans certains endroits, et où puis-je proposer mon aide ?
Merci !

Bonjour,

Mille excuse pour ma réponse tardive. Malheureusement, je n’ai pas de contact dans les Balkans.
Bonne route !
MG

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Qui suis-je ?

Je m'appelle Marion Gillot. Je suis reporter dans un magazine pour les 10-15 ans depuis plus de dix ans. J'ai toujours travaillé dans la presse jeune. J'aime les ados pour leur enthousiasme, leur fraîcheur, leurs rêves. Ils sont tout le contraire de ce que les médias aiment, la plupart du temps, montrer d'eux : sales, bêtes et méchants. Des ados sympas, intelligents, drôles et motivés, j'en rencontre tous les jours dans mon métier !

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